Le plaisir d’écrire – 2001

Dans le cadre du concours d’écriture régionale « le plaisir d’écrire » organisé par les centres de documentation de lutte contre l’illettrisme (CRAPT-CARRLI à Strasbourg et Didacte, Papyrus à Colmar) plusieurs détenus de la maison d’arrêt ont rédigé des textes sur la base du volontariat, avec l’aide de Rachida, de l’association Emergence dans le cadre de l’atelier d’écriture.

Ces textes ont été sélectionnés par le jury du concours de l’écriture.

Ce sont 7 détenus qui ont participés entièrement à l’atelier d’écriture. Tous les textes ont été publiés dans ce recueil avec l’accord des intéressés.


Ma vie Je suis satisfait de moi parce que je suis des cours à l’école avec des professeurs. Ce sont deux femmes : une s’appelle Elisabeth, une suivante qui s’appelle Rachida et un homme qui s’appelle Pierre. Avec Rachida, on fait du français, de la logique et de la conjugaison. Avec Elisabeth, on fait de l’informatique, puis on fait de la géographie, des verbes et de la dictée. On lit beaucoup. Avec Pierre, on fait du calcul et avec tout ça, on peut apprendre beaucoup de choses avec eux. Mais une chose, il ne faut pas se décourager. Il faut aller de l’avant. Vous savez pourquoi je dis ça parce que je n’arrivais pas à suivre. Quand j’étais jeune, je ne voulais pas apprendre à l’école parce que je n’arrivais pas à suivre les autres. En fin de compte, comme je n’arrivais pas à suivre, on m’a mis dans un centre à douze ans. C’est un centre pour celui qui a du mal à suivre à l’école et à s’exprimer. Je suis sorti à vingt ans et j’ai trouvé du travail deux jours après dans une usine où on fait du papier. J’ai travaillé jusqu’à trente ans et après j’ai trouvé du travail dans le bâtiment comme charpentier couvreur, puis après cela m’a plu et je suis resté.
Patrick le 9 mars 2001


La vie des détenus pendant la nuit J’écris pour témoigner de la vie de détenus la nuit en prison, comment ça se passe ?

Lorsqu’on est incarcéré pour la première fois, il y a beaucoup de choses difficiles à supporter, surtout la nuit. En effet, tous les jours après dix-huit heures, toutes les cellules sont fermées à clé de l’extérieur jusqu’au lendemain à sept heures. Pendant treize heures, une autre vie se passe entre quatre murs. Au cas où il y aurait un accident ou un problème, quelque chose d’urgent, comment pouvons-nous supporter cette situation ? La seule solution, c’est d’appuyer sur le bouton d’appel pour prévenir le surveillant en restant calme parce que nous n’avons pas le droit de frapper à la porte. Voici maintenant comment ça se passe en réalité : nous attendons un peu d’espoir, une, deux même parfois trois heures, mais le surveillant n’intervient toujours pas. Parfois même la nuit, il n’y a pas de surveillant à notre étage. Réfléchissez bien ! Comment être patient dans une telle situation comme celle-ci ? Imaginez-vous qu’il y ait le feu dans une cellule en pleine nuit, comment un détenu peut-il sortir de là vivant ?

Soosai le 9 mars 2001


La dérive de l’émigration
J’ai émigré en France avec ma famille à l’âge de trois ans. Dès notre arrivée, mes parents m’ont inscrit à l’école. A l’école, nous étions les deux seuls; arabes. Avec le maître, nous apprenions l’histoire de nos ancêtres. Il nous disait que nos ancêtres étaient les Gaulois. Moi Je ne connaissais rien à l’histoire de mon pays sauf une seule chose que j’étais musulman.

Mon père me disait: l’important, c’est de respecter l’être humain et de ne pas manger de cochon. Je ne comprenais pas pourquoi il m’interdisait tout cela. Je n’arrivais pas à comprendre car comme le maître de l’école m’avait enseigné que nos ancêtres étaient les Gaulois Je ne savais plus quelle était mon identité. C’était un grand problème pour moi.

Je suis l’aîné d’une famille de six enfants. L’école était très dure pour moi car je ne parlais pas ni écrivais le français. Pour l’apprendre, ma mère m’obligeait à lire de force tous les jours après l’école. Je n’aimais pas cette contrainte que je ressentais comme une punition. J’étais un émigré de force car on ne m’avait pas demandé mon avis pour venir en France.

J’étais obligé pour faire plaisir à mes parents. Mes parents m’ont enseigné une seule chose: de ne pas mentir, et surtout respecter les personnes âgées. A l’école, c’était dur pour moi, car j’étais entouré de beaucoup de français racistes. Je m’asseyais toujours derrière pour que le maître ne me pose pas de question. Ce n’était pas la place qui me plaisait, mais ainsi les camarades ne pouvaient pas se moquer de mon langage. J’ai redoublé deux fois parce que l’endroit était étranger pour moi. On m’a renvoyé de l’école car je manquais très souvent. On ne m’a jamais posé la question sur la raison de mes absences répétées. Alors j’ai commencé à me rebeller. Ce n’était pas dans ma nature d’être insolent et agressif. Lors d’un cours d’histoire, le maître qui était un prêtre, m’avait giflé pour bavardage et à partir de là, je ne respectais plus personne. Je ne comprenais pas comment un prêtre pouvait en arriver jusqu’à là, lui un représentant de la bonne parole.

A l’âge de dix ans, mon premier rapport avec la police a eu lieu: c’était à cause d’une simple dispute avec le maître d’école. On m’a renvoyé de l’école définitivement à l’âge de dix ans, puis présenté à un juge pour enfant.  Mon père était là avec moi chez le juge. Le juge ne parlait qu’avec mon père pour lui dire qu’il allait me placer dans un internat. Mon père ne comprenait rien à la situation. Il demandait au juge s’il n’y avait pas d’autres solutions. Le juge l’avait tellement bien « baratiné » que mon père avait fini par signer son accord car il pensait que c’était pour mon bien. Hélas, tout ça était faux car j’ai eu une autre destinée ! C’était ma première séparation avec ma famille.

A l’internat, au château d’Angleterre, c’était la grande misère. Dès mon arrivée, on devait travailler de force dans le jardin. L’éducateur m’a dit:

« Ici, on va te dresser ». Je lui ai répondu que je n’étais pas un chien. Il m’a mis des gifles. Je lui disais d’arrêter. Il ne m’écoutait pas. J’ai vu rouge. J’ai pris une fourche qui se trouvait là et Je lui ai plantée dans la cuisse. Je suis parti en courant. Mais trois énormes éducateurs m’ont couru derrière et m’ont rattrapé. Je ne veux pas rappeler de ce qui a suivi, mais c’était le commencement de ma première incarcération qui a duré vingt jours. Cette expérience a été une déchéance totale parce que la décision qu’avait prise le juge pour enfants a nui à la suite de mon existence. Alors, prenez le temps d’écouter les enfants et prenez en compte leurs paroles comme si c’était des paroles d’adultes.

Adel le 16 mars 2001


Une rencontre inattendue
De la pente de la colline, qui était en cet endroit escarpée, une averse de pierres roula et tomba sur les arbres. Mes yeux se tournèrent et je vis une forme qui se dissimulait derrière mon dos:

c’était un ours. Je n’aurais su le dire. Tout ce que je savais, c’était la nuit. Il m’a fallu prendre une bougie pour trouver mon chemin. Aussitôt l’ours réapparut et fit un détour et entreprit de me couper la route. J’étais certain de m’échapper. Je n’ai pas été de taille à rivaliser contre l’ours. Je suis parti à toute vitesse, j’ai appelé au secours car l’ours courrait très vite. J’ai grimpé sur un arbre pour me cacher. Je savais que l’ours ne voulait pas grimper et un chasseur est passé par-là, a vu l’ours et a tiré sur lui. Je suis descendu de l’arbre pour dire merci au chasseur qui m’a sauvé.

Gérard le 8 mars 2001


L’étang magnifique
Toi, la femme comme une fée qui, dans le soir, s’en allait dans la nuit et, qui s’envolait comme portée par le vent, toute habillée de blanc, entourée d’une aura comme pour te protéger, de tout. Tu marchais nus pieds dans l’herbe tendre et humide de la rosée de la nuit.

Tu marchais sur la mousse qui te faisait un tapis de velours. Ton corps se laissait diriger vers cet endroit si magnifique, un étang que nul ne savait, où les fleurs restaient toujours épanouies, les arbres toujours verts.

La lune se baignait dans l’étang, l’eau était si limpide que l’on voyait le fond.

Arrivée à l’étang, ta robe glisse le long de ton corps, un corps si blanc comme la fleur du lys.

Tout doucement, tu entrais dans l’étang, quand ton corps fut immergé, tout l’étang s’éclaira de cette aura qui t’entourait. II n’y avait que toi seule, les arbres et les ombres de la nuit qui te regardaient, ainsi que les joncs, et les belles fleurs de toutes les couleurs.

Ton parfum senteur de pêche qui flottait dans les airs, enivrait la forêt.

Tes cheveux, portés par l’eau, flottaient à la surface de l’eau, une couronne de fleurs, que les animaux de la forêt avaient fait, flottait sur l’eau, des oiseaux vinrent la poser sur ta tête.

Tu étais radieuse dans le calme de la nuit.

Une multitude d’étoiles, qui brillait de mille feux, se mit autour de toi.

Des animaux tels que la biche, le cerf, des lapins, des écureuils, des oiseaux, étaient là qui te contemplaient. Ce fut un spectacle merveilleux pour tout ce petit monde de la forêt enchantée.

Jean-Marie 9 mars 2001


La misère d’une vie brisée
Dès l’âge de cinq ans, la misère a commencé pour moi, quand j’ai eu un grave accident qui m’a choqué à vie. Mais par la suite,  je me suis dit qu’il va falloir me battre pour pouvoir m’accepter comme je suis. Mais pour moi, c’était comme si je commençais une nouvelle vie et avec le temps, j’ai accepté. Je me suis dit qu’avec mon handicap, il faut que je sache faire ce que mes amis font, sinon je serais différent de tous les autres personnes et ça je ne pouvais l’accepter. Finalement, vingt-cinq ans après, j’ai réussi et ça va mieux.

Mais ensuite, il est arrivé quelque chose d’autre ; mon père qui battait ma mère tous les jours. Ils étaient tous les deux alcooliques. A cause de ça, le tribunal voulait nous placer dans un foyer d’enfance. Mais heureusement que chez nous, les gitans, ces choses n’existent pas. Donc, quelques-unes de nos tantes nous ont adoptés et puis élevés sans aucune différence avec leurs enfants. C’est comme ça que l’on a tous grandi dans la joie et le bonheur. Mais sans pourtant oublier qui étaient nos parents. Mon père a commencé à tromper ma mère avec la femme du frère à ma mère. C’est à cause de tout ça qu’on a été placés dans notre famille.

Mon père s’est remarié et a eu quelques enfants et ma mère s’est aussi remariée et a eu un seul autre enfant. Malgré tout, ils s’aiment toujours aussi fort. Ma pauvre mère vit dans une cabane en bois délabrée et mon père vit dans un appartement au Port du Rhin. Si j’avais une baguette magique, je changerais toute la misère en bonheur.

Christian le 22 février 2001


Le sixième sens
A l’extérieur, j’appréciais beaucoup Je calme et le silence. Ici, en prison, les bruits et tout ce qui nous passe par les oreilles, après un certain temps, devient « monophone » ( je ne sais pas si un tel mot existe. Le bruit des mouettes très tôt le matin, entre 5h30 et 6h00, le claquement des portails électriques suivis par les pas des surveillants accompagnés par le bruit des clés. A 7h00, le bruit de la mise en serrure de la clé sur la porte : bonjour. Un écho : « bonjour ! » A 7hl5 ou 7h20, le bruit du chariot nous attire vers la porte : c’est l’heure du café. Et que la journée commence ! Je travaille en atelier, donc vers 7h30 ou 35. J’attends l’appel pour l’atelier. Nous sommes une dizaine qui nous nous présentons pour aller au travail. A llh40, on monte en cellule. La porte se ferme. On se retrouve subitement dans l’enfermement : un espace miniaturisé.

Après 10 minutes, on entend le bruit du chariot : le plateau en main à côté de la porte. C’est l’heure du déjeuner. On mange en écoutant les bruits dans le couloir et les bruits des voisins qui se disputent les repas jetés par la fenêtre. Environ 20 minutes après, c’est le tour du 2eme passage du chariot. Il passe pour ramasser les déchets, ou proprement dit la poubelle. Il est 13h00, on entend l’appel pour l’atelier. Retour aux cellules aux alentours de 15h40. Je me précipite pour prendre ma douche parce qu’à 16h00, j’ai école jusqu’à 17h00 tous les jours sauf le mercredi et le week-end (vide et long).

L’après-midi, il y a trois bruits qui nous rendent attentifs : le premier est le passage de l’infirmier(e) pour me donner mon somnifère sans lequel la nuit blanche est assurée. A 18h00, c’est le dîner et enfin le 3eme et fameux chariot de poubelle. Tous ces bruits et va-et-vient, à quelques minutes près ou à quelques détails près sont identiques à tous les étages. Les bruits, dit-on, alternatifs ! Il y en a, eh oui, il y en a même plusieurs, vers 19h00, la radio : ; on écoute les actualités, quelques chansons sur la fréquence FM ou sur une cassette audio.

Vers 22h00, 22h30, on se prépare pour dormir. Mon co-détenu, c’est un magicien de sommeil, il me dit bonne nuit, entre bonne et nuit, il dort déjà ! ! Alors, imaginez-moi en sachant que je ne peux obtenir le sommeil qu’avec un somnifère, il y a là de quoi m’épater. A cette heure-ci, rien à part le ronflement de mon co-détenu, mélangé avec la musique classique diffusée par le magnétophone. D’autres bruits, ce sont les expressions de joie qui se manifestent en tapant contre la porte de la cellule, ou contre les éléments intérieurs ( la table, le lit…) de la cellule pendant la diffusion d’un match de foot à la télé. Il ne faut pas oublier les cris causés par cet événement à travers les fenêtres, non plus. Alors je espère qu’à chaque fois qu’il y a un match, qu’il y aurait un minimum de buts marqué ou que le match se termine par 0 à 0. Ce bruit, vu le style architectural du bâtiment, prend naturellement une amplitude importante. La résonance est tellement forte et bizarre qu’elle provoque quelque chose comme un tremblement de terre ou d’un bombardement aérien ! ! Hélas j’ai déjà vécu ces deux derniers en Iran. Comme dit le proverbe : « Jamais deux sans trois. Si je dois faire une distribution de médailles, la première médaille serait attribuée à ces bruits que je capte malgré moi en prison. J’espère que je pourrais entendre un jour les bruits qui me manquent. En effet, être en détention, ce n’est pas uniquement perdre la liberté de ses mouvements et des activités individuelles. C’est aussi être privé de tous les sens biologiques et psychiques. Il devient difficile d’imaginer rôdeur d’une fleur ou la joie de faire un après-midi de marche dans les Vosges. Je pense que les cinq sens se trouvent en hibernation en attendant le moment où viendra le bruit d’une clé dans la serrure de la porte de ma cellule ; pour entendre la voix d’un surveillant qui m’annoncera ma liberté : fais ton paquetage. Quel magnifique bruit ! ! !

Médard le 15 mars 2001

Fiche publiée le : 28 septembre 2014
Fiche modifiée : 3 octobre 2014
Catégorie : L'enseignement
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